
Organiser les contenus dans un cadre européen
Quels travaux universitaires ont eu une influence particulière sur l’organisation des contenus?
Pour commencer, je voudrais citer les œuvres de l’écrivain suisse Adolf Muschg, en particulier son article Gedanken zur europäischen Identität (Pensées sur l’identité européenne), point de départ de notre réflexion sur le processus de conservation. Dans cet article, M. Muschg soutient que l’Europe est à la fois unie et divisée, intrinsèquement, par sa mémoire commune. Les œuvres de Maurice Halbwachs, Aleida Assmann et Pierre Nora ont également contribué à la définition de notre notion de mémoire commune.
Pour ce qui est de l’aspect narratif de la Maison, notre historiographie est surtout influencée par trois sources fondamentales: Après-Guerre, de Tony Judt; L’Âge des extrêmes, d’Eric Hobsbawm; et Die Verwandlung der Welt (La métamorphose du monde), de Jürgen Osterhammel. Je trouve que ces œuvres se distinguent en ce qu’elles regorgent de détails et procèdent à une analyse à grande échelle, dans un contexte européen.
J’aimerais enfin citer un livre du philosophe français Edgar Morin, Penser l’Europe. Cet ouvrage est important car il observe les forces motrices qui peuvent expliquer la complexité de cette Europe «unie dans la diversité».
Dans quelle mesure ces forces motrices se retrouvent-elles dans la trame narrative du musée?
Notre récit débute au XIXe siècle, où nous repérons et mettons en évidence les dynamiques qui caractérisaient l’Europe à cette époque: les notions de démocratie, de souveraineté populaire, de libéralisme, de capitalisme, de socialisme ou d’État-providence. Notre exposition propose de suivre ces idées, leur développement tout au long des étapes qui ont mené l’Europe vers la modernité, et de montrer comment une rationalité absolue a pu engendrer une irrationalité tout aussi extrême au XXe siècle.
L’un des aspects qui rendent ce musée unique est sa vision «à l’échelle européenne» des événements marquants de ce continent, au-delà des approches nationales. Pourriez-vous nous en dire davantage?
Tout au début de notre travail, nous avons convenu d’accorder la priorité aux événements, aux évolutions et aux phénomènes qui correspondent aux critères suivants: ils trouvent leur origine en Europe, ils se sont diffusés dans tout le continent, ou presque tout le continent, plus ou moins, et ils sont encore importants aujourd’hui.
Quelles sont les pratiques recommandées lorsque l’on est chargé d’organiser une exposition à l’échelle transnationale?
Les recherches, les lectures et les objets collectés doivent présenter un lien étroit avec des phénomènes européens. Les conservateurs doivent se détacher de certains aspects de leur formation et passer outre les différentes «conceptions nationales» en matière de relations historiques. Les expériences varient d’une région et d’un pays à l’autre: la Première Guerre mondiale, par exemple, n’est absolument pas perçue de la même manière en Allemagne, en France ou en Pologne. Notre objectif est de définir un cadre historiographique de l’histoire européenne qui nous permettra d’expliquer ces différences.
Les membres de l’équipe de conservation ont des parcours universitaires très divers, ils ne sont pas tous historiens. Comment avez-vous décidé quelles étaient les disciplines pertinentes et comment cette diversité est-elle mise en avant dans l’organisation des contenus?
Toutes les compétences étaient les bienvenues. Un musée est un canal de communication qui sollicite l’ensemble des sens: il se veut stimulant sur le plan intellectuel, gratifiant, divertissant, inspirant et enrichissant. Lors de sa recherche des objets qui composeront l’exposition, un conservateur doit être sensible à la valeur esthétique et au «pouvoir d’attraction». C’est pourquoi chaque membre de l’équipe a ses particularités et présente des points forts qui lui sont propres. Ce contexte idéal nous a permis de tirer pleinement parti de ces atouts pour produire un résultat très diversifié.